Marchés financiers

La révolution numérique et la macro-économie

Jacques Ninet
08 juin 2016
L’économie numérique est un concept qui peut désigner de façon très large tous les changements liés au numérique ou de façon plus restrictive les nouveaux secteurs apparus autour des plateformes internet.
Elle traduit la confluence entre plusieurs technologies plus ou moins récentes unifiées par la numérisation de l’information : l’informatique, les télécommunications, la mobilité et l’Internet. Cette confluence technologique a aussi entraîné une convergence entre des secteurs qui étaient tout-à-fait en dehors de l’écosystème numérique.
Le plus spectaculaire est l’audiovisuel qui s’est désormais entièrement numérisé.

 

Du point de vue de l’histoire économique, on a d’abord constaté une très forte progression des producteurs de « capital numérique » (hardware et software) et de l’utilisation de ce capital dans toutes les activités traditionnelles. Puis un écosystème en couches s’est progressivement constitué (matériels, software, services d’intermédiation). Plus récemment sont apparues des formes nouvelles d’organisation des marchés et de relations entre les acteurs économiques.

Cette évolution a donné naissance à de nouvelles manières de produire et de consommer, qui gagnent progressivement tous les secteurs, et à d’énormes transferts de valeur entre activités mais aussi entre pays. Toutes les filières industrielles et de services sont concernées par l’irruption du numérique dans leur process, qui remet radicalement en cause l’organisation et le fonctionnement des marchés et des entreprises.

Cet exposé évoque les interactions entre le développement du numérique et l’économie globale (niveaux meso-économiques et macroéconomiques).

Quelques caractéristiques de l’économie numérique

  • Les effets de réseau: l’« effet de réseau » apparaît lorsque plus une entreprise a de clients, plus elle peut offrir un meilleur service pour le même prix, ce qui attire de nouveaux clients, et ainsi de suite. Les effets de réseau existaient déjà dans l’économie de services « classique » (téléphone, fax, transports, chaînes hôtelières, etc.). L’économie numérique les décuple.
  • La vitesse: les innovations de masse ont des courbes de diffusion qui se ressemblent toutes. Mais les constantes de temps sont très différentes et infiniment plus courtes dans les domaines de la communication numérique. L’électricité a mis plus de deux siècles à atteindre tout le monde, le téléphone portable deux décennies.
  • Concentration (winner takes all) : Les rendements croissants viennent aussi en partie des algorithmes d’apprentissage (machine learning), utilisés par les entreprises numériques pour améliorer constamment leurs performances (coût, efficacité, qualité) grâce à la collecte et au traitement de flux de données considérables (Big data). Ces caractéristiques poussent les entreprises à la course à la taille et à la concentration. Le marché est dominé par l’entreprise qui a su amorcer avant les autres une croissance exponentielle (effet « boule de neige ») et cela à l’échelle mondiale.
  • Intermédiation: Les technologies numériques facilitent l’authentification de l’autre partie d’une transaction. Elles permettent de communiquer aisément et de retracer les échanges, en d’autres termes d’établir un lien de confiance entre des parties nombreuses qui ne se connaissent pas. On a donc vu apparaître d’immenses plates-formes d’intermédiation qui peuvent opérer à une échelle mondiale (comme Uber dans le transport de personnes), demain les « blockchains ».
  • Instabilité: Les coûts d’entrée sont faibles. Peu de capital physique est nécessaire pour entrer sur la plupart des marchés numériques. Même lorsqu’il y a un monopole, il est moins durable dans l’économie numérique que dans les activités de réseau traditionnelles. Une rupture technologique ou l’émergence d’un concurrent plus innovant peut bouleverser le secteur. Le marché des navigateurs Web a été dominé successivement par Netscape, Internet Explorer puis Google Chrome. Google a marginalisé les moteurs de recherche de première génération et il est devenu la deuxième capitalisation boursière du monde. Mais il peut voir sa position sur le marché de la recherche en ligne menacée par la migration massive des usages vers l’Internet mobile.
  • Des modèles de régulation nouveaux : les business models de l’économie numérique rentrent difficilement dans les cases prévues par les réglementations traditionnelles. Ils introduisent un brouillage de la frontière entre professionnels et particuliers par exemple sur les marchés de la mobilité (partage de trajets avec BlaBlaCar), de l’hôtellerie (location d’appartements via AirBnB) Les règles juridiques anciennes sont en décalage avec les nouvelles manières de produire et de consommer, d’où des conflits et quelquefois des blocages.

 

L’économie numérique et l’emploi

 

Le développement de l’économie numérique provoque la disparition d’un certain nombre de professions. Ce phénomène prend plusieurs formes qui sont favorables aux gains de productivité microéconomiques mais dont l’effet sur la productivité macroéconomique est discuté :

  • l’automatisation de certaines tâches « routinières »
  • l’utilisateur final est impliqué dans certaines tâches et fait disparaître les professions correspondantes (par exemple l’achat en ligne affecte la profession de vendeur en magasin)
  • le report sur la « multitude » (pour reprendre l’expression de N. Colin) est la production d’information par la multitude des internautes eux-mêmes, c’est-à-dire un « travail gratuit » d’évaluation des internautes (exemple : tripAdvisor, les rédacteurs d’encyclopédies).

 

Polarisation du marché du travail

 

L’emploi induit par les nouveaux modèles numérique n’est pas constitué que d’ingénieurs informaticiens. Ce sont aussi des emplois logistiques de la vente en ligne, des particuliers qui offrent des prestations touristiques, des travaux de réparation, etc. L’économie numérique n’exclut donc pas du tissu productif les travailleurs moins qualifiés. En revanche, elle tend à les déplacer de métiers facilement automatisables vers des tâches différentes qui reposent sur des interactions humaines, pour lesquelles le robot ou l’ordinateur ne sont pas de bons substituts.

 

Il en résulte une polarisation du marché du travail. L’économie numérique crée principalement deux catégories d’emplois : d’une part, des emplois bien rémunérés à qualification élevée ; d’autre part, des emplois peu qualifiés qui sont peu rémunérés car leur productivité reste faible. On a donc un recul du poids des catégories socioprofessionnelles intermédiaires dans la population active et une hausse conjointe des catégories très rémunérées ou peu rémunérées. Cette « courbe en U » caractérise le phénomène de polarisation et contribue à la montée du débat sur les inégalités.

 

L’impact sur la croissance

 

On ne peut pas juger l’impact sur la croissance sans se référer à une théorie de la croissance. Si on part de la vision de Rostow (Les étapes de la croissance économique) l’idée de base est que tous les pays suivent la même trajectoire. Le pays le plus avancé est les Etats-Unis. Certains pays sont encore dans une phase préliminaire du « take-off », d’autres en revanche sont plus avancés et déjà à l’approche de la maturité. Quand on observe les trajectoires de PIB/habitant on voit que les pays européens et le Japon ont suivi la trace des Etats-Unis avec un rattrapage qui s’est progressivement stabilisé. La Chine, encore loin de rejoindre les pays les plus avancés, est sans doute en train de sortir de la phase du « take off » initial. Une partie du monde, importante en termes de population, devrait normalement entrer dans cette phase (l’Inde, l’Afrique…). Mais il est peu probable que ces pays reproduisent le modèle chinois.

 

Au total on a constaté au cours des cinquante dernières années d’une part une baisse progressive du taux de croissance des pays développés, d’autre part une accélération de la croissance des pays émergents. Un point important pour le moyen-long terme (2020-2030 ?) est la question des perspectives de croissance potentielle dans les pays avancés. Les équations de base de la croissance potentielle sont simples.

 

  1. Croissance potentielle = démographie + productivité
  2. Croissance effective = croissance potentielle + facteurs conjoncturels

 

Les gains de la productivité globale des facteurs (PGF) augmentent encore un peu mais à un rythme de plus en plus modeste. On retrouve le fameux constat de Solow à propos de l’informatique.

Si on prolonge les tendances récentes, sans les accentuer, les taux de croissance futurs du PIB potentiel, qui sont en quelque sorte des cibles de moyen terme, sont de 1,9 % pour les Etats-Unis (1,4 % de quantités, 0,5 % de PGF), de 0,9 % pour l’Allemagne et la France (même 0,5 % selon certains), de 5 % pour la Chine. Cela tient au fait qu’il y a eu un ralentissement progressif des gains de productivité à peu près partout alors même que la vague apparente de progrès technique du numérique se développait. Cette apparente contradiction agite les économistes sans que le débat soit tranché.

 

Le paradoxe de la productivité

 

Le ralentissement des gains de productivité pourrait n’être qu’apparent s’il relève d’une sous-évaluation qui s’expliquerait par le fait que les chiffres du PIB ne parviennent pas à capturer la réelle valeur des innovations. Par exemple, les services en ligne sont disponibles gratuitement ou à de faibles prix si bien que leur prix n’en indiquerait pas pleinement l’utilité.

Les travaux récents ont plutôt remis en question cette explication par la mesure. L’économiste C. Syverson relève par exemple que ce ralentissement est d’une ampleur comparable dans plusieurs économies, qu’elles soient ou non spécialisées dans la production de biens et services liés aux IT. Un papier de la Réserve Fédérale (D. Byrne) note également que des problèmes de mesure de l’impact des IT sur la productivité ont existé avant même le ralentissement marqué de la productivité à partir de 2004.

La révolution introduite par le numérique ne serait pas en mesure d’apporter les gains de productivité à l’image de ceux qui ont résulté de l’électrification, de l’utilisation des énergies fossiles ou encore de l’éducation de masse. Robert Gordon (2016), figure de proue des « pessimistes », estime que la phase de gains de productivité élevés observée de 1995 à 2004 n’était qu’une parenthèse et que le potentiel de croissance associé à la voiture sans conducteur, aux imprimantes 3D ou à la mini-robotique n’est pas comparable à celui des ruptures technologiques antérieures.

D’autres auteurs comme E. Brynjolfsson et A. McAfee (2014) se rangent dans le camp des « optimistes ». Ils font observer que des « coinventions organisationnelles » doivent être mises en place dans les entreprises pour que le numérique exprime tout son potentiel. Or de tels changements prennent du temps pour être mis en œuvre. Les gains associés au numérique seraient donc à venir.

Cette question économique clé n’a pas, pour l’instant, de réponse tranchée. Par ailleurs, le défi est amplifié par les fortes incertitudes qui pèsent sur la croissance future, impactée aussi par le vieillissement démographique, la raréfaction des ressources et le réchauffement climatique.

 

Plusieurs facteurs influencent la croissance économique

Les révolutions technologiques en cours portent aussi sur la « productivité matière », c’est-à-dire la baisse constante des volumes de matériaux et matières premières utilisés. Par exemple dans l’industrie automobile, depuis 2005 le niveau de consommation de carburant a baissé de 30 à 40 % pour les nouveaux véhicules. De plus l’amélioration du recyclage fait que la consommation de minerai de fer ne progresse plus dans l’industrie automobile.

Cette évolution de la productivité matière va de pair avec la révolution de l’industrie. Le numérique rentre dans l’ensemble des process industriels. La numérisation de la supply chain permet de réduire les coûts de transport de 20 à 25 %. La numérisation permet également une forte amélioration de la productivité du capital, avec des machines plus intelligentes et capables d’auto-maintenance.

A plus long terme (notamment au-delà de 2020), il conviendrait aussi de prendre en compte d’autres facteurs qui influencent ou influenceront la croissance : le coût des adaptations nécessaires pour lutter contre le réchauffement climatique et les mesures plus ou moins coercitives correpsondantes avec des conséquences négatives pendant un temps sur la croissance économique, l’évolution des réglementations, l’instabilité financière, etc …

 

En conclusion, la numérisation de l’information sous toutes ses formes (écrite, orale, musicale, image) et les progrès spectaculaires de son traitement et de sa communication touchent tous les secteurs traditionnels et font germer de nouvelles activités. Le bilan macroéconomique de cette destruction créatrice à grande échelle est incertain. Ce qui est certain, c’est que les entreprises ou les secteurs qui ne sauraient pas s’adapter assez rapidement sont menacés dans leur existence même.

 

Cet exposé de Michel Didier a e lieu lors du Comité de Prospective du 8 juin 2016  dédié à  L’Economie Numérique.
Cet article a été rédigé par Jacques Ninet.

Ont participé à ce comité de Prospective le 8 juin 2016 :

Présents : Arielle Malard de Rothschild ; François Chabannes ; Bertrand Collomb ; Bernard Descreux ; Philippe Desfossés ; Michel Didier ; Jean-Paul Gauzès ; Alain Gerbaldi ; Amiral Jacques Lanxade ; Xavier Lépine ; Claude Mandil ; Dominique Moïsi ; Jacques Ninet ; Christian de Perthuis ; Serge Pujol; Patrick Rivière

Invités : Pascale Auclair ; Pascale Cheynet ; Thierry Gortzounian

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