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Finance et économie sont étroitement imbriquées

Pierre Schoeffler
23 juillet 2019

La sphère réelle de l’économie parle de production, de revenus et de consommation, la sphère financière décrit la contrepartie monétaire de ces phénomènes.

Si la convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques existe depuis 1995, la finance climatique est véritablement née en 2005 avec le lancement du Système européen d’échange de permis et l’entrée en vigueur du protocole de Kyoto.

L’économie écologique est née bien avant, en 1982 quand la Suède fut le pays hôte du premier symposium sur cette toute nouvelle branche de l’économie. L’objectif était l’étude de l’interdépendance et de la coévolution entre les sociétés humaines et les écosystèmes dans le temps et l’espace. 1989 vît la fondation de l’International Society for Ecological Economics et la première publication de sa revue Ecological Economics. Le sujet est donc ancien, mais il a encore bien du mal à se faire accepter comme standard d’analyse économique et grille de décision dans le monde politique.

Et pourtant il repose sur un fondement particulièrement solide car jusqu’à ce moment-là les théories économiques violaient allégrement les lois de la physique et principalement celles de la thermodynamique : loi de conservation de l’énergie et loi de l’entropie ou loi de la dégradation de l’énergie. En fait des précurseurs avaient pavé la voie parmi lesquels Nicholas Georgescu-Roegen, un économiste mathématicien américain d’origine roumaine, qui publia en 1971 The Entropy Law and the Economic Process. La pensée de cet économiste a souvent été abusivement détourné par les milieux militants de la décroissance mais elle était fondatrice dans sa logique : « Le processus économique n’est qu’une extension de l’évolution biologique et, par conséquent, les problèmes les plus importants de l’économie doivent être envisagés sous cet angle ».

Le modèle de développement économique a émergé au début de la Révolution industrielle quand le monde était encore relativement vide d’humains et de leurs infrastructures et que les ressources naturelles étaient abondantes. Les externalités négatives étaient alors encore limitées et pouvaient être facilement gérées. Il semblait donc logique de se focaliser sur la croissance de l’économie pour améliorer le bien-être humain. Le monde a changé de manière drastique. L’économie d’aujourd’hui fait face à un monde saturé d’humains et de leurs infrastructures. Le développement économique a eu pour effet de faire exploser l’empreinte carbone des humains à un tel point que la croissance est contrainte par la disponibilité des ressources naturelles.

L’économie traditionnelle pense en effet les phénomènes à croissance constante comme des régimes stationnaires. Le cas d’école est la croissance du PIB, générée par l’accumulation de capital de fabrication humaine, qui est considérée comme nécessairement stable et positive.
Le problème est lorsqu’un aléa est introduit dans le phénomène, aléa qui peut être important lorsque des contraintes fortes apparaissent. Les mathématiques sont formelles : si, dans une équation stochastique, l’aléa dépasse un certain seuil1 il devient dominant et la quantité en
croissance converge vers zéro.

L’économie écologique considère différents types de capitaux : naturel, social, culturel, humain ou organisationnel. Elle repose sur une vision où les conséquences négatives des systèmes de production ne sont plus des externalités, comme si l’environnement et la population humaine n’y étaient pas inclus, mais bien des paramètres du système. Ceci implique la construction de meilleurs indicateurs que le PIB. L’utilisation des ressources naturelles à un niveau égal à leur capacité de régénérescence, respectant ainsi le principe de justice intergénérationnelle, devient une des équations des modèles économiques. Les investissements sont dès lors dirigés autant vers l’accumulation de capital de fabrication humaine que vers le capital naturel afin de le préserver et de le restaurer. La taxation doit reposer aussi bien sur la production de biens que sur l’utilisation des ressources naturelles afin de les maintenir dans le temps.

La chaire Energie & Prospérité présidé par Gaël Giraud, Economiste en chef de l’Agence Française de Développement, a développé un tel modèle économique dénommé « Gemmes ». Il combine les facteurs de croissance économique traditionnels : accumulation du capital, productivité du travail, progrès technique, et les facteurs climatiques au travers du besoin de financement de la transition énergétique. L’économiste William Nordhaus a reçu l’an dernier le Prix Nobel d’Economie pour ses travaux dans ce domaine. Certains des « états stationnaires » auxquels conduit le modèle sont proprement cataclysmiques et il convient d’en prendre conscience. Le modèle Gemmes est utilisé notamment par des pays émergents pour réfléchir à quoi pourrait ressembler leur économie dans trente ans, quand les premiers grands dommages du réchauffement climatique auront eu lieu. Le Vietnam par exemple réfléchit à la transformation de son économie lorsque le delta du Mékong, qui nourrit des dizaines de millions de vietnamiens, sera devenu infertile à cause des remontées de sel liées à l’élévation du niveau de la mer. Qu’attendons-nous pour faire de même sur nos économies et débattre de notre avenir ?

Ce numéro de Stratégies et Durabilité offre, comme il est d’usage, un condensé de l’actualité sur l’investissement responsable qui a retenu notre attention et décrit les développements au sein du Groupe La Française.

1 Pour un phénomène de croissance à un taux A avec un écart type de σ, soit dX=AXdt+σXdW, dW étant une marche aléatoire, le seuil est σ=√2A

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