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En 1991, un an avant le Sommet de la Terre de Rio, Michel Serres publie "Le Contrat Naturel".

23 janvier 2020

Rio de Janeiro était le troisième Sommet de La Terre, un évènement créé à l’initiative de l’ONU et ayant lieu tous les dix ans. Le premier sommet de la Terre qui s’était déroulé à Stockholm en 1972 avait donné naissance au Programme des Nations unies pour l’environnement. Le deuxième s’était tenu à Nairobi en 1982. Le Sommet de Rio est une pierre blanche dans la
ongue marche vers la transition climatique car il a lancé la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques qui a donné naissance aux fameuses COP (Conference of the Parties) qui se réunissent tous les ans. Quant aux sommets de la Terre, deux autres se sont succédés : Johannesburg en 2002 qui a mis l’accent sur le développement durable et Rio à nouveau en 2012 qui a initié le processus devant conduire à l’adoption par les Nations Unies en 2015 des dix-sept Objectifs du Développement Durable, le fameux Agenda 2030.

Revenons au Contrat Naturel, de quoi s’agit-il ? Tout démarre avec le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau publié en 1762. Dans cette oeuvre, Jean-Jacques Rousseau défend le principe d’un contrat social entre les hommes où chacun renonce à sa liberté « naturelle » pour gagner une liberté « civile », le tout au bénéfice de l’intérêt général, supérieur aux intérêts particuliers. Ce pacte social permet d’échapper à l’état de nature, « primitif, tyrannique et vain ». Michel Serres veut compléter ce pacte social par un pacte naturel constatant que « le bilan des dommages infligés à ce jour au monde équivaut à celui des ravages qu’aurait laissé derrière elle une guerre mondiale ». Il constate que l’emprise de l’Homme sur le Monde est telle que l’humanité existe maintenant physiquement : « Les architectures dures et chaudes des métropoles équivalent bien à maints déserts, … à des océans ou à une plaque tectonique rigide et mobile… La violence sans merci qui règne désormais entre l’Homme et le Monde fait qu’il y a une irruption du Monde comme acteur à part entière et majeur de l’Histoire. Il appelle donc à une réconciliation, à un nouveau contrat qui compléterait le contrat social de Rousseau : si le contrat social de Rousseau se fait d’Homme à Homme dans le monde, le contrat naturel de Michel Serres doit s’effectuer entre l’Homme et le Monde.

A sa sortie il y a trente ans, le livre s’est heurté à une levée de bouclier : vouloir sauver la planète était alors considéré comme une élucubration et même par certains comme une tentation de caractère fasciste. Aujourd’hui,  le monde entier semble s’être emparé du sujet. Partout l’on entend qu’il est urgent d’agir. Ce que nous rappelait alors, et nous rappelle encore aujourd’hui Michel Serres, c’est qu’il avant tout urgent de réfléchir.

Un rapprochement aurait probablement fait sourire le facétieux Michel Serres, entre sa thèse du Contrat Naturel et l’une des thèses majeures de Georges R. R. Martin dans Games of Thrones : l’irruption du Monde comme acteur majeur de l’Histoire devrait induire les hommes à s’unir pour relever le défi écologique symbolisé chez Martin par les Marcheurs Blancs, plutôt que de s’entre-tuer pour conquérir un pouvoir illusoire. C’est ce qu’évoquent d’une part le tableau des duellistes de Goya en couverture du l’édition originale du livre de Michel Serres et d’autre part tous les combats et duels qui rythment la saga des saisons Game of Thrones. Dans les premières pages du Contrat Naturel, Michel Serres commente ainsi le tableau des duellistes de Goya, si brillamment que cela vaut une longue citation : « Un couple d’ennemis brandissant des bâtons se bat au beau milieu de sables mouvants. Attentif aux tactiques de l’autre, chacun répond coup pour coup et réplique contre esquive. Hors le cadre du tableau, nous autres spectateurs observons la symétrie des gestes au cours du temps : quel magnifique – et banal – spectacle ! Or le peintre – Goya – enfonça les duellistes jusqu’aux genoux dans la boue. A chaque mouvement, un trou visqueux les avale, de sorte qu’ils s’enterrent ensemble graduellement. A quel rythme ? Cela dépend de leur agressivité : à lutte plus chaude, mouvements plus vifs et secs, qui accélèrent l’enlisement. L’abîme où ils se précipitent, les belligérants ne le devinent pas : au contraire, de l’extérieur, nous le voyons bien. Qui va mourir, disons-nous ? Qui va gagner, pensent ils et dit-on le plus souvent ? Parions…. Mais en tierce position, extérieur à leur chamaille, nous repérons un troisième lieu, le marécage, où la lutte s’envase. Car ici, dans le même doute que les duellistes, les parieurs risquent de perdre tous ensemble, ainsi que les batailleurs, puisqu’il est plus que probable que la terre absorbe ces derniers avant qu’eux-mêmes et les joueurs n’aient liquidé leur compte. Chacun pour soi, voici le sujet pugnace ; voilà deuxièmement, la relation combattante si chaude qu’elle passionne le parterre, qui, fasciné, participe de ses cris et de ses louis. Et maintenant : n’oublions-nous pas le monde des choses elles-mêmes, la lise, l’eau, la boue, les roseaux du marécage ? Dans quels sables mouvants pataugeons-nous de concert, adversaires actifs et malsains voyeurs ? Et moi-même qui l’écris, dans la paix solitaire de l’aube ? »

Ce numéro de Stratégies et Durabilité offre, comme il est d’usage, un condensé de l’actualité sur l’investissement responsable qui a retenu notre attention et décrit les développements au sein du Groupe La Française.

Rédigé par Laurent Jacquier-Laforge – Global Head of Sustainable Investing, La Française Group et Pierre Schoeffler – SRI Advisor, La Française Group 

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