La biodiversité est la nouvelle frontière de la finance après le climat

Pierre Schoeffler
30 juin 2020

L’IPBES, le GIEC de la biodiversité
Selon la même démarche que celle qui est employée pour ausculter l’évolution du climat et les effets du réchauffement par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) compile la masse d’études scientifiques et produit un état des lieux. La France est à l’origine de ce processus initié en 2005 par Jacques Chirac lors d’une première grande conférence sur la biodiversité. Basé à Francfort, l’IPBES a vu le jour en 2012, alors que GIEC existe depuis 1988.

« Les apports que les gens tirent de la nature sont fondamentaux pour l’existence et la richesse de la vie humaine sur Terre, et la plupart d’entre eux ne sont pas totalement remplaçables », met en garde l’IPBES. Ainsi, sur les 8 millions d’espèces estimées habitant la planète (dont 5,5 millions d’espèces d’insectes), « un demi-million à un million d’espèces devraient être menacées d’extinction, dont beaucoup dans les prochaines décennies ». L’impact économique de la réduction de la biodiversité est relativement quantifié: les services gratuits rendus par la nature (pollinisation, filtrage/assainissement des eaux, enrichissement des sols, etc.) ont une valeur marchande de l’ordre de 1,5 fois le PIB mondial. Il est donc facile de calculer l’impact sur la croissance si la nature ne rend plus que la moitié des services. Les secteurs d’activité qui risquent d’être impactés par la perte de biodiversité sont nombreux. « Les gouvernements, les entreprises et le secteur financier commencent à se demander comment les risques environnementaux mondiaux (pression croissante sur les terres agricoles, dégradation des sols, stress hydrique et phénomènes météorologiques extrêmes) affecteront la performance macroéconomique des pays, des secteurs et des marchés financiers », écrit le WWF.

La diplomatie française veut reprendre la formule qui a réussi aux négociations climatiques et dont le dernier grand aboutissement est l’accord de Paris conclu en 2015 lors de la COP21. Aux yeux du quai d’Orsay, le « résumé pour les décideurs » de l’IPBES devrait être le socle de la Convention internationale sur la diversité biologique – la COP15 – qui devait se tenir fin 2020 en Chine et a été repoussée à 2021.

Empreinte de biodiversité et empreinte climatique
La biodiversité est clairement la nouvelle frontière de la finance après le climat. Le Global Biodiversity Score, l’empreinte de biodiversité proposée par CDC Biodiversité, est une tentative parmi beaucoup d’autres pour donner de la substance à une mesure similaire à l’empreinte carbone. La frontière de biodiversité assurant l’équilibre des écosystèmes a déjà été franchie à la baisse, contrairement à la frontière 1,5°C qui ne va pas tarder à l’être. Des trajectoires sont définies pour la refranchir à la hausse rapidement, après 2050 la bataille serait perdue avec grosso modo un peu plus de la moitié des écosystèmes détruits. Une intersection existe même avec la finance climat car après l’usage des sols et la pollution, le facteur climatique est un des principaux facteurs de pression sur la biodiversité.
Le climat et la biodiversité peuvent devenir rivaux dès lors qu’il s’agit de savoir à quoi servira l’espace restreint où nous vivons, dans les conditions du réchauffement global. Il est en effet difficile d’utiliser à des fins trop variées le même espace qui semble diminuer quand la population qu’il porte augmente sans cesse. Il apparaît ainsi impossible de favoriser au même endroit le développement de biocarburants, une alimentation proche des citoyens et des réserves de biodiversité : des arbitrages sont et seront nécessaires. De ce point de vue, l’IPBES assume plus ouvertement une identité politique, un mot qu’elle fait figurer explicitement dans la définition de son rôle. Et elle se présente aussi comme une porteuse de solutions : les services écosystémiques. Il y a là une particularité intéressante : là où les lois de la physique font de la question climatique un problème largement analysé et circonscrit, porteur de changements qui sont désormais en partie inéluctables, l’ingénierie biologique extraordinairement subtile de la nature propose des solutions. Bien sûr, ces « Science-Based Solutions » ne suffiront pas à compenser rapidement ce qui apparaît désormais comme une nouvelle extinction, et elles ne consoleront pas non plus du fait que ces disparitions sont celles d’un patrimoine qui n’a pas été complètement répertorié. Mais la capacité des sols agricoles à stocker du carbone fait partie des espaces de solution qui peuvent alléger le fardeau climatique.

Quelles solutions ?
Pour contrer la perte de la biodiversité, les ONG proposent un panel de solutions qui tournent autour de la régulation. Les deux exemples qui suivent sont représentatifs de leur état d’esprit.

L’ONG européenne Finance Watch demande à ce que les acteurs de la finance, qui peinent déjà à intégrer le risque climatique, prennent mieux en compte la biodiversité. Elle demande que les banques centrales intègrent le risque environnemental dans leur cadre macro-prudentiel en vue de pénaliser les investissements participant à la destruction de la biodiversité, que soit créée une nouvelle « Task Force » sur la transparence en matière de risques environnementaux à l’image de la TCFD sur le climat, qu’une méthodologie commune soit adoptée sur la comptabilisation du capital naturel, que les entreprises évaluent et publient leurs interactions avec le capital naturel et les services écosystémiques et enfin que l’élaboration des politiques publiques prenne en en compte des évaluations du capital naturel.

Qu’en est-il du recours au marché, tous les moyens sont-ils bons pour lutter contre le déclin alarmant de la faune et de la flore ? Pour Green Finance Observatory (GFO), la réponse est « non ». Cette jeune ONG installée à Bruxelles, au cœur du pouvoir européen, s’est penchée sur les projets de marchés financiers sur la destruction de l’environnement qui pourraient voir le jour en Europe dans les années qui viennent. L’idée de tels mécanismes n’est pas neuve. On en trouve la trace depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992. Mais des mesures législatives récentes laissent à penser que de nouveaux marchés environnementaux pourraient être créés et inclus dans le futur écolabel sur les produits financiers et le cadre des obligations vertes, dit l’ONG. Seraient notamment à l’étude des systèmes de compensation de la biodiversité, des marchés où se négocierait la qualité de l’eau et d’autres pour la capture et le stockage du carbone. Or, il est très peu probable que ces marchés, sur lesquels se négocierait la biodiversité, atteignent leurs objectifs environnementaux, avance Green Finance Observatory, car ils souffrent de problèmes conceptuels insolubles, tels qu’une additionnalité incalculable, des valorisations très subjectives et incertaines et un signal prix inexistant. Faire de la biodiversité une nouvelle classe d’actifs ne serait pas sans danger, selon l’ONG. S’ils devenaient suffisamment gros, ces marchés pourraient même créer des risques majeurs pour la stabilité financière, affirme l’ONG, notamment en raison d’une très forte incertitude sur les prix. Ces « outils faibles » ne seraient donc pas à l’abri d’une perte abrupte de confiance des investisseurs : « il ne s’agit pas d’être pour ou contre les marchés, mais simplement d’admettre que, si les marchés présentent de nombreux avantages, ils ont aussi leurs limites et sont inadaptés pour répondre à ce problème ». A la place, l’ONG défend donc la réglementation environnementale traditionnelle, plus efficace, plus simple et moins coûteuse.

Impact Carbone